La question que presque aucun leader intense ne se pose :
« Comment ai-je décidé que j'étais en train de réussir ? »
Examinons les critères avec lesquels vous décidez que vous avez réussi.
Je me souviens très bien de ce moment, avant ma quarantaine, où, malgré mon fonctionnement intense, je me suis sentie complètement déconnectée de moi-même, sans plus rien ressentir. Quelque chose d'étrange quand on a un profil comme le mien, rapide et qui ressent fort. J’avais nommé ça le mode “robot”.
Il se peut que cette situation vous parle : vous atteignez ce que vous vous étiez fixé, chiffre d’affaires, statut social, reconnaissance, place que vous visiez… Vous y êtes, regardez le résultat et l’effet que vous aviez imaginé, fêter votre succès, le ressentir, n'est pas là.
Paradoxalement, je vois régulièrement ceci chez les leaders d'exception : passer du temps à interroger ses résultats, comme si le tableau de bord avec lequel vous avez décidé que ces résultats comptaient était mal réglé pour vous. Vous pensez que c'est ce qu'il vous faut, le regard déjà porté vers l’objectif suivant, pourtant, c'est là qu'est le sujet.
1- Nous héritons d'un tableau de bord avant de connaître nos désirs
Le cerveau humain est une machine à reproduire avant d'être une machine à “réfléchir”, ne vous insurgez pas, je m’explique :
Un enfant ne se demande pas ce qui lui plaît, il regarde ce qui est récompensé, ramène de l'attention, ce qui fait baisser la tension à la maison. Il intègre ces informations avant d'avoir une envie à lui. “Ce tableau de bord”, une fois installé, prend la place de ses désirs.
Trente ans plus tard, nous croyons courir après nos ambitions. Nous courons parfois après la stratégie qui nous a valu un regard approbateur quand nous avions huit ans. À ce moment, la réussite devient une façon d'appartenir, habillée en choix personnel.
2- Le cerveau confond admiration et désir
Le cerveau humain confond souvent admiration et désir. Nous admirons une personne, notre cerveau rapide saute une étape :
“Je veux ce qu'il a”
La question que nous oublions alors de nous poser est :
Est-ce que je veux ce qu'il a, ou est-ce que je veux ce que je ressens en le regardant ?
Prenez un entrepreneur “ a succès” vu partout avec sa réussite. Nous pensons vouloir sa notoriété, en réalité ce qui nous attire, le plus souvent, c'est sa liberté, sa confiance, son sentiment de maîtrise, sa capacité à dire non, l'air comblé qu'il affiche.
Le cerveau copie ce qu'il voit, la notoriété, le statut, le chiffre d'affaires, laissant de côté le besoin sous-jacent réel. C'est de cette manière que nous nous retrouvons à grimper, pendant deux, cinq ou dix ans un sommet qui appartient à quelqu'un d'autre.
3- La société récompense les résultats visibles plus que les états internes
C'est sans doute le pire biais collectif, celui qui nous fait parfois acheter ce dont nous n'avons pas besoin. Chercher constamment des solutions extérieures, voulant cette course du toujours plus. Elle ne me pose aucun problème tant qu'elle vient de ce qu'on veut et non de ce qu'on croit vouloir.
Dans notre société actuelle, personne ne félicite la paix intérieure, la qualité du sommeil, l'absence d'anxiété/stress chronique, une relation saine, le temps libre, le niveau de joie ressentie au quotidien dans ce que nous faisons, ce que nous partageons, dans ce que nous changeons à notre échelle pour le monde. Tout le monde, en revanche, remarque les revenus, les titres, les performances, les KPI, les possessions, la visibilité.
Le cerveau finit donc par considérer en trame de fond, que le visible compte plus que le vécu. Voilà ce qu'il retient quand il se pose la mauvaise question : ce qui se montre vaut plus que ce qui se vit. Même lorsque nous en sommes conscients, je sais à qui je m'adresse ici, il reste souvent un petit tiraillement mental qui vient appuyer là-dessus, alors que nous savons pertinemment que c'est l'inverse qui serait juste pour vous.
4- Beaucoup de réussites se bâtissent contre une peur
C'est probablement l'un des phénomènes les plus fréquents chez les hauts performeurs. La motivation ne vient pas toujours de l'envie, de la curiosité, du plaisir. Ni de ce qu'on prône, qui ne vous convient pas, la fameuse discipline.
Vous en avez quand ça compte, sinon impossible de vous faire entrer dans les cases de discipline classique qu'on vous vend avec l'entrepreneuriat tel qu'il est. Votre motivation et votre réussite viennent parfois de la peur de décevoir, de la peur d'être ordinaire, sans valeur, de la peur du rejet, de la peur de perdre votre statut ou ce que vous avez déjà créé.
Le problème, c'est qu'un objectif construit contre une peur ne produit jamais la satisfaction d'un objectif construit vers ce qui vous anime au quotidien. C'est exactement pour cette raison que certains leaders obtiennent tout ce qu'ils visaient et ne ressentent rien de ce qu'ils avaient espéré.
5- Confondre identité et réussite, où la différence entre réussir et prouver
La nuance a l'air mince. La frontière est fine, je vous l’accorde, car nous marchons ici sur une lame de rasoir, qui décide de tout.
J'ai constaté que beaucoup de personnes ne cherchent pas à réussir, mais à prouver quelque chose :
Chercher à réussir, c'est : je veux construire quelque chose, pour moi, pour le monde.
Chercher à prouver, c'est : je veux démontrer ma valeur, ou montrer à telle personne qu'elle avait tort.
La différence est énorme. Le premier objectif peut être atteint et si vous êtes ici, c'est sûrement qu'il l'est déjà en grande partie. Le second n'a pas de ligne d'arrivée, parce qu'aucune réussite extérieure ne répond définitivement à une question d'identité. Vous accumulez les preuves et pourtant la question de légitimité, est-ce que vous faites bien, est-ce que vous êtes à la hauteur, revient dès le réveil, dans la journée à chaque fois que quelque chose ne se passe pas comme vous le vouliez.
C'est cette nuance qui change le confort et le plaisir au quotidien. Celle qui vous permet d'avancer beaucoup plus fort, sans ces fils invisibles qui vous tirent en arrière, ou vous donne l’impression de ramer deux fois plus fort que les autres pour le même résultat.
6- Les plus intelligents s’auto-piègent
Un mot pour celles et ceux qui sont passés entre les mailles de ces grilles formatées, de l’évaluation de l'intelligence formatée par notre société. Les leaders les plus intelligents s’auto-piègent et ce n’est que rarement évoqué. Nous imaginons que l'intelligence nous protège en rationalisant. Un esprit clair & brillant construit des justifications sophistiquées pour expliquer pourquoi il poursuit un objectif, alors qu'au fond cet objectif repose sur une loyauté familiale, une recherche d'approbation, une peur du jugement, une comparaison sociale, une réponse à un rejet vécu.
Plus l'intelligence est élevée, plus ce récit devient convaincant, y compris pour soi-même. Une tête bien faite produit des explications qui tiennent la route, assez pour convaincre les autres et se convaincre soi-même. Plus le raisonnement est construit, mieux l'angle mort se cache derrière.
Ce piège tient à une confusion : prendre une explication pour une décision juste, qui va porter ses fruits.
7- L'émotion qui drive le plus de décisions n'est pas l'ambition
La plupart de nos décisions, sont basées sur l'anticipation du regret, bien avant l'ambition. Les neurosciences montrent que le cerveau accorde plus de poids aux pertes possibles qu'aux gains futurs. Beaucoup de trajectoires de vie ne sont pas construites autour de :
Qu'est-ce que je veux vivre ?
Mais avec comme source non formulée :
Qu'est-ce que je ne veux surtout pas perdre ?
Le statut, la sécurité, l'image, l'appartenance, la réputation, le choix de garder des relations fanées, cette logique nous pousse à garder des objectifs devenus obsolètes, à craindre de lâcher pour aller vers ce qui nous conviendrait mieux.
Je vais vous parler à titre personnel, parce que ce mécanisme opère dans nos business, mais c'est dans ma vie privée qu'il m'a sauté aux yeux. Je n'ai jamais eu d'horloge biologique qui me réclamait un enfant. Décider, moi, de mettre une vie dans le monde tel qu'il est aujourd'hui m'horrifie, dans ce que je vois de lui, comme dans ses vérités cachées. (même si je sais que des leaders , dont je fais partie, œuvrent chaque jour pour créer un changement de paradigme).
Pourtant, j'ai longtemps porté une dualité, sous forme de petite voix qui me disait : “oui, mais Laetitia, si tu n'as pas d'enfant, tu vas peut-être le regretter en vieillissant”. J'ai pensé à l'adoption, à un moment de vide, j'ai même failli faire ce choix, alors qu'il n'était pas le mien. Mon corps, lui, n'a pas répondu… Heureusement.
Un jour, je me suis posée avec moi-même, enfin consciente de QUI j’étais vraiment, mettant en évidence que : la peur de regretter n'est pas un choix, c'est un conditionnement. Ce jour-là, ce faux choix est devenu un non-choix. J'avais compris que la peur de regretter ne pouvait pas m'emmener où je voulais aller, qu'elle fermait mes choix au lieu d'en ouvrir.
8. Plus une réussite est valorisée socialement, plus il devient difficile de déterminer si elle nous convient reelement
C'est le paradoxe ! Lorsque personne n'approuve nos choix, nous avons naturellement le génie de nous remettre en question, de réfléchir, y compris si nous faisons le choix d'y aller quand même. Cette prise de recul (si elle n’est pas acocmpagnagnée d’un choc ou catastrophe) devient plus difficile quand le monde nous applaudit. Ces applaudissements anesthésient l'introspection un temps.
Je sais que vous faites des introspections régulières. Nous en faisons tous, leaders d'exception. Mais nous pouvons facilement la laisser de côté, avec l'impression d'avoir réussi. Parfois nous découvrons tard que nous vivions dans une réussite validée par les autres, jamais examinée ni appréciée par nous-mêmes.
Le sentiment réel de réussite et j'insiste sur le mot sentiment, est souvent moins spectaculaire que celui vendu par les méthodes, par le coaching, par la culture de l'entrepreneuriat. L'entrepreneuriat valorise l'exceptionnel, ce que vous voyez en vitrine sur les réseaux. Le cerveau humain cherche d'abord la cohérence, la sécurité psychologique, les relations de qualité, le sentiment d'utilité, une forme d'autonomie.
Et pour aller plus loin : dans la joie personnelle, la souveraineté, la souveraineté réelle.
Autrement dit, la réussite qui impressionne et la réussite qui satisfait ne sont pas forcément la même chose.
C'est sans doute l'une des découvertes les plus dérangeantes sur notre fonctionnement, parce qu'elle nous oblige à répondre à une question :
Si personne ne pouvait voir mes choix, ni les juger, ni les valider, si j'étais seul(e) dans une bulle, lesquels garderais-je sans hésiter ? Et pourquoi ?
C'est souvent là que commence une définition de la réussite qui n'est plus empruntée.
Et c'est à cette question, aujourd'hui, que je vous invite à répondre.